Depuis que Djibouti est indépendant (1977), l'armée de l'Air et de l'Espace (AAE), arrivée dans les années 1930, n'y a jamais été aussi présente. Entre projection de puissance, prudence opérationnelle et montée des menaces au Moyen-Orient, la base aérienne 188 s'impose comme un maillon clé du dispositif français en première ligne des tensions régionales.
En croyant avoir mis en sécurité leurs moyens aériens de grande valeur (HVAA pour High Value Airborne Asset) dans le golfe Persique, l’US Air Force (USAF) a perdu de précieux tankers KC-135 ainsi qu’un avion E-3G AWACS (Airborne Warning & Control System). C’est une première dans l’histoire de l’USAF, qui est toujours très attentive quant à la sécurité de ses avions lorsqu’ils se trouvent à l’étranger.
La France est restée plus prudente. Bien consciente que ses avions seraient exposés à Al Dhafra, une base occupée notamment par les États-Unis et, bien sûr, par les forces émiraties, l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) a préféré positionner son hub en retrait de la zone des combats, à savoir à Djibouti. L’EMA a révélé ce fait dès le début de la crise lors d’une présentation publique.
Ce choix a été d’autant plus facile que Djibouti a été testée à de nombreuses reprises lors de missions Pégase vers l’Indo-Pacifique, lors d’entraînements Marathon (vols d’endurance des forces aériennes stratégiques) avec souvent un beau volume de tankers et de chasseurs, plus rarement d’AWACS.
Des capacités rares sous forte contrainte opérationnelle
Pour tenir son statut d’alliés de la plupart des pays visés par les missiles et drones iraniens, la France a déployé des moyens importants, mais seuls les effecteurs (chasseurs, missiles, systèmes de lutte anti-drone) sont placés en première ligne.
À Djibouti, la France a donc installé son avion de détection et de commandement aéroporté E-3F AWACS. Il n’en possède que quatre, dont un est systématiquement en entretien. Un autre est conservé pour la police du ciel, et le dernier est employé pour la dissuasion nucléaire. Aucune marge de manœuvre, donc.
La base aérienne 188 Djibouti a accueilli au moins un Phénix, si ce n’est plusieurs. En effet, depuis le début de la crise, l’EMA et l’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace n’ont plus détaillé l’ordre de bataille dans la zone du golfe arabo-persique (GAP). Et il n’est plus possible d’aller à Djibouti reporter l’activité des forces françaises (qui nécessitent un visa djiboutien, puis une autorisation de l’état-major des armées).
Une posture de sûreté aérienne en environnement contesté
La France possède actuellement sur place trois Mirage 2000-5 (il y en avait quatre avant les transferts à l’Ukraine), ainsi que deux Mirage 2000D RMV (rénovés à mi-vie) au sein de l’escadron de chasse (EC) 3/11 « Corse ». Les Mirage « bleus » prennent l’alerte de police du ciel au profit de l’état djiboutien. Cette clause fait partie des accords de défense, ce qui permet le stationnement de moyens de chasse. Les Mirage 2000-5 seront remplacés par des Rafale à un horizon qui n’arrête pas de bouger. Certaines sources évoquaient même cette année, d’autres, plus prudentes, évoquaient 2027-2028 du fait du retrait de service actif des Mirage 2000-5. Ces Mirage 2000-5 ont été les premiers à remporter une victoire air-air face aux Shahed iraniens tirés par les Houthis et postés au Yémen de l’autre côté de la mer Rouge. On ne sait pas combien de drones Shahed ont été lancés — apparemment très peu — au début de la crise des Houthis, déclenchée par les rebelles yéménites pour attaquer les navires israéliens. Puis tout est devenu « cible » pour eux, même Djibouti.
Vu le nombre réduit de chasseurs, on pourrait penser que la PO se tiendrait, comme en France, à un appareil, mais dans une zone étrangère, de fracture de surcroît, les décollages se font à deux avions. Ceci impose donc aux mécanos un rythme plutôt élevé pour tenir la disponibilité sur les trois cellules de Mirage 2000-5. Il n’est pas clair si ce volume a fait l’objet d’une réévaluation depuis le début de la crise iranienne, ce qui serait logique.
Les Mirage 2000D sont capables de mener des missions de police du ciel conjointement avec un Mirage 2000-5, grâce à leur équipement composé d’un ou deux missiles MICA-IR, un système de défense antiaérienne infrarouge, ainsi que d’un canon de 30 mm, qui n’est pas encore autorisé pour un usage en combat aérien. Par contre, la rénovation à mi-vie a fondamentalement replacé le Mirage 2000D dans ce siècle, avec un système d’armes désormais ouvert et permettant des évolutions bien plus simples qu’avant. L’évolution est vraiment visible en place arrière pour le navigateur officier systèmes d’armes (NOSA). La soute à munitions de la BA 188 est bien réelle et le Mirage 2000D RMV peut tirer une large palette d’armes allant des bombes guidées laser (GBU-12, GBU-16, GBU-24) aux missiles Scalp EG (Système de croisière conventionnel autonome à longue portée et d’emploi général), en passant par les bombes lisses.
Il est envisagé qu’il ait la capacité de tirer rapidement des AASM (armement air-sol modulaire) et, à l’avenir, des roquettes laser guidées (RGL) Thales, initialement conçues exclusivement pour les hélicoptères Tigre, puis HIL Guépard.
La base aérienne compte aussi un précieux escadron de transport, l’escadron de transport (ET) 88 « Larzac ». Historiquement, il alignait un Transall, un Fennec et deux Puma SAR (Search and Rescue ou recherche et sauvetage). Dans les années 2010, le Fennec a disparu, puis le Transall, qui a été remplacé par un Casa 235. Une diminution capacitaire, donc. Par contre, depuis la fin de l’année 2025, un Atlas a été mis en place aux Émirats arabes unis. Il y a fort à parier qu’avec la crise en cours, l’appareil a pu être relocalisé ailleurs, à Djibouti, par exemple. Le « Tarnsallito » affecté au « Larzac » reste néanmoins capable : il peut larguer des parachutistes en ouverture automatique et retardée, évacuer des patients, et poser sur des terrains sommaires. Néanmoins, sa protection est très faible, puisqu’il ne peut accepter qu’un kit de blindage dans le poste de pilotage et ne possède aucune autoprotection contre les tirs de missiles. Dès que l’ambiance chauffe un peu, l’Atlas doit donc être priorisé ou, à défaut, un C-130H/J.
Djibouti, pivot des opérations régionales et interalliées
L’avantage de l’Atlas sur ce Casa est qu’il peut aussi mettre en œuvre un kit de ravitaillement en vol, par pod (sous les ailes) ou dans l’axe du fuselage. Cela peut être un atout pour la tenue de qualification des personnels de l’EC 3/11 « Corse », mais aussi pour des opérations dans cette zone contestée. Dans son catalogue de missions, le « Corse » peut aussi fournir des créneaux d’escorte aux navires militaires qui franchissent le détroit de Bab el-Mandeb. Les chasseurs sont surtout pertinents pour intercepter des drones ; une mission qui peut prendre du temps, car les navires avancent très lentement (entre 20 et 30 nœuds dans le meilleur des cas).
Avec les menaces supplémentaires apparues fin mars 2026, la nécessité de tenir de l’alerte en vol va devenir plus soutenue encore, que ce soit pour le Phénix ou l’A400M qui assure l’alerte tanker. Car après quelques semaines de conflit contre l’Iran, les Houthis sont de retour et menacent à nouveau le trafic maritime international, ainsi que Djibouti, réputée dans la région pour la base américaine qu’elle héberge avec quelques milliers d’Américains. Les forces américaines alignent aussi de précieux MV-22, des aéronefs de renseignement pilotés à Ambouli (l’aéroport international de Djibouti) et des drones Reaper à Chabelley (le terrain de dégagement d’Ambouli).
Un tel potentiel, qui peut très vite se retourner contre les Houthis (déjà ciblés à plusieurs reprises par cet outil prépositionné), a peu de probabilités de ne pas être attaqué depuis le Yémen. Et les Français sont déployés à proximité… Certes, la France dispose de bons moyens de protection, comme des hangarettes durcies. Mais tel n’est pas le cas des Américains, ce qui est clairement visible, rien qu’en sources ouvertes.
Le seul atout des Américains est un parking plutôt étendu et des bunkers anti-bombardements, dont la capacité n’est pas connue.
Djibouti est aussi la base arrière de l’opération européenne Aspides pour protéger le trafic maritime en mer Rouge. Si les sujets s’envenimaient encore un peu plus avec les Houthis, il faudrait alors probablement redouter des tirs dans le port de Djibouti. Les frégates ont normalement de quoi détecter ces menaces pour se défendre elles-mêmes, défendant aussi au passage les installations portuaires et les Djiboutiens qui y travaillent.
Une adaptation continue face à un environnement dégradé
La base aérienne 188 est, elle, protégée à nouveau depuis 2024 par des missiles sol-air et des équipements de lutte anti-drone. Historiquement, elle possédait des Crotale, mais la protection avait baissé avec les entailles dans la défense sol-air de l’armée de l’Air et de l’Espace. Les premiers tirs des Houthis ont tout rétabli, ajoutant même des moyens fixes anti-drones. Les capacités de détection radar ont, semble-t-il, aussi été renforcées.
Outre les probables Crotale-NG déployés dans l’enceinte de la BA 188, le 5e régiment interarmes d’outremer (RIAOM) détient des lanceurs Mistral. Il peut, en cas de besoin, mettre en œuvre des moyens de lutte anti-drone, notamment avec des canons de 20 mm et des véhicules de l’avant blindé ARLAD (adaptation réactive pour la lutte anti-drone).
La BA 188 dispose aussi de son propre centre de commandement des opérations aériennes (CCOA), pour prendre en charge à la fois les missions de police du ciel et d’entraînement, mais aussi des opérations plus complexes d’évacuation de ressortissants (RESEVAC), comme cela a déjà été le cas au Yémen ou au Soudan voisin.
À l’époque, c’est le général de division aérienne Laurent Boïté qui dirige les Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj). Il a précédemment servi comme commandant du commando parachutiste de l’air no 10 (CPA 10) et a été le premier commandant de la brigade aérienne des forces spéciales et d’intervention. Fort de son expérience dans les opérations spéciales, l’officier a pris en charge la RESEVAC, mis en branle la base aérienne 188 et, dans une certaine mesure, le 5e RIAOM afin de contribuer à l’élan animé par les forces spéciales venues de France composées des opérateurs du CPA 10 et du GIGN, qui ont vraisemblablement amalgamé avec eux les marins du Commando Arta, présent à Djibouti.
Les moyens de projection utilisés furent ceux provenant de France, à savoir au moins un C-130H et des A400M. Le tempo fut particulièrement élevé, car il fallait évacuer beaucoup de ressortissants dans le moins de temps possible. Le potentiel des A400M a été valorisé par l’emploi d’un pool d’équipages.
En revanche, la RESEVAC n’a pas eu à faire appel aux hélicoptères Puma de l’ET 88 « Larzac » (ni à ceux de l’armée de Terre) qui étaient stationnés à Djibouti. La récupération des ressortissants occidentaux s’est faite par voie routière, qui a convergé vers la base aérienne qui est devenue l’APOD (le point d’entrée aéroportuaire) de référence. Un commando a été blessé par des tirs lors d’une progression ; il a été évacué par un A400M doté d’un kit médical, le module de chirurgie vitale, qui transforme la soute d’un Atlas en chambre d’opérations. Une configuration presque identique a servi, une fois de plus, pour évacuer les six blessés de la frappe d’Erbil dans le nord de l’Irak (qui a tué un septième militaire français en mars dernier).
Grâce au préchauffage réalisé par le général Boïté, et la parfaite exécution par les forces spéciales au Soudan, la RESEVAC s’est déroulée sans accrocs. Djibouti avait déjà contribué, en tant que base arrière, à la RESEVAC de Kaboul. Djibouti est l’un des rares États encore en paix de la région, ce qui en fait un endroit idéal pour des opérations aériennes sans mettre en danger les avions.
On le constate depuis le début de cet article, le risque reste réel quant à la tentative de frappe par les compétiteurs régionaux, alimentés en renseignements par leurs proxys, mais aussi par la Chine et/ou la Russie. Cependant, c’est le cas depuis 1977 et l’indépendance de Djibouti, entouré de voisins turbulents.
Le pays a notamment connu plusieurs phases éruptives avec l’Érythrée, des attaques intérieures (prise d’otages de Loyada en 1976), et subit le risque d’attaques terrestres ou terroristes provenant de Somalie. Pour voir loin et tôt, la troisième dimension est un atout majeur. La fonction renseignement doit d’ailleurs être renforcée avec le Vador, l’avion de renseignement de l’armée de l’AAE, voire avec des drones Reaper. Comparé au Vador, le Reader est bien plus endurant (jusqu’à 30 heures contre 6 pour le Beech 350), mais il nécessite par contre une infrastructure de télécommunications assez élevée.
Avec un simple plot à deux ou trois drones, la France aurait ainsi une vision bien plus claire de ce qui se passe dans la région et, au besoin, pourrait les utiliser pour des frappes air-sol et de l’écoute électronique.
Les Mirage 2000D RMV contribuent aussi à la fonction renseignement grâce à leur pod Damoclès, qui sert davantage à cibler les objectifs qu’à récolter des informations, et surtout grâce au pod Astac, qui analyse les signaux tactiques.
L’arrivée de Rafale permettra également d’obtenir une fonction renseignement d’origine image encore plus renforcée, avec le pod Talios (renseignement d’opportunité) et surtout le pod Reco-NG. Ce dernier permet de surveiller une zone à une distance considérable de laquelle les individus ne sont pas conscients qu’ils font l’objet de l’attention de cet avion de chasse. Et s’il vole suffisamment haut avec un régime de vitesse adaptée, il serait en plus invisible et inaudible, sauf aux radars, ce que les Houthis n’ont pas.
La base aérienne 188 est aussi, historiquement, un hub pour les marins du ciel, qui déploient régulièrement un ATL2 de patrouille maritime ou un Falcon 50 de surveillance maritime. Ces appareils ont pour fonction de suivre les navires de compétiteurs, mais aussi principalement de détecter et de poursuivre divers trafics, tels que le trafic de drogues, la pêche illégale et, dans cette région, le trafic d’armes à destination principale du Yémen. Contrairement à ce que le spectateur de films américains peut souvent penser, ces mobiles maritimes sont l’aiguille dans la botte de foin ; aussi est-il nécessaire de l’en extraire, par un patient travail de recherche.
La BA 188 est aussi l’hôte d’unités étrangères. En effet, Djibouti héberge la base américaine (le camp Lemonnier) et le détachement de P-3 japonais. Un détachement espagnol, travaillant pour l’opération européenne Atalanta de lutte contre la piraterie, stationne sur le parking français de Casa Surmar.
Ce tour d’horizon ne serait pas complet sans rappeler que les pompiers de l’air et le contrôle aérien servent au profit de l’aéroport de Djibouti.
Deux fois par an en moyenne, elle voit passer le stage « Belouga » du CPA 10 — soit une quinzaine de futurs opérateurs —, mais aussi des stages plus généralistes, comme le stage « survie désertique », qui s’adresse aux personnels navigants de l’armée de l’Air et de l’Espace (que la rédaction a suivi en octobre dernier).
