Le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, a exprimé ses convictions face à Franz-Olivier Giesbert lors de la première édition du forum Guerres et Paix organisée par Le Point à Paris, en avril. « La France est dans la guerre », a énoncé le dirigeant, rappelant l’implantation française au Levant et sur la base aérienne 104 des Émirats arabes unis, deux bases qui « peuvent opérer de concert. La France a envoyé le porte-avions “Charles-de-Gaulle”, peu de pays font ce que fait la France aujourd’hui ». Lancé sur l’un de ses sujets favoris, l’économie de guerre, il a rappelé quelques convictions fortes : « J’ai lu des livres d’histoire, et la meilleure économie de guerre qu’on puisse étudier, c’est celle des USA durant la Seconde Guerre mondiale. Une machine industrielle qui existait, mais qui a été transformée pour soutenir l’effort de guerre. Il n’y a eu aucune réquisition durant la Seconde Guerre mondiale. »
« Je ne vois pas quel serait l’intérêt de l’État de mettre la main sur Dassault Aviation », a-t-il ajouté, faisant allusion à une rumeur persistante selon laquelle le gouvernement envisage de nationaliser l’entreprise. « C’est une société patriote, fidèle, plus disciplinée qu’on ne le croit. Nous servons les intérêts français. On voudrait nous marier parce que nous sommes trop petits. C’est parce qu’on est petits qu’on est encore là, et qu’on est compétents ».
« Si on veut demeurer à être un pays industriel, il faut continuer à développer et produire en France. L’industrie continue à décroître, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre pour l’industrie de défense et le nucléaire ».
« La France occupe une position particulière à cause de la dissuasion, puisqu’elle est le seul pays à posséder cette capacité autonome. Le fait d’avoir ce positionnement est assez original. Le général de Gaulle nous a fait sortir de l’OTAN. Les Européens ont eu pris conscience que les États-Unis ne seront pas toujours là. Il n’est pas sûr que ce sera suivi d’effet par les Européens et que les Américains lâchent l’OTAN, car c’est leur intérêt d’y être. Qui serait aux commandes d’une Europe de la défense ? La Commission européenne ? Je ne l’espère pas. Je préfère penser à la défense européenne à partir des pays, des nations, en attendant peut-être qu’un jour il y ait autre chose. On ne peut pas se passer de l’OTAN pour défendre l’Europe ».
Sur le SCAF (système de combat aérien futur), le Éric Trappier n’a pas varié d’un iota : « On se donne encore un peu de temps, deux/trois semaines pour trouver un accord entre Français et Allemands, entre Dassault Aviation et Airbus pour trouver un équilibre qui permettrait de continuer le projet. Je ne suis pas un homme de la cogestion. Le PDG a ainsi appelé de ses vœux un “grand projet industriel ambitieux qui va servir à nos armées”.
« Quand on fait la guerre, il y a des chefs. On veut faire un avion qui succèdera avant ou après 2045 au Rafale, qui peut conduire une mission nucléaire et aller sur porte-avions, ce qui justifie un architecte qui va dessiner l’avion, un architecte qui va faire des arbitrages. C’est de là que vient la brouille sur le modèle, avec le Rafale tout seul et le modèle Eurofighter à quatre. Trois de ces quatre pays ont acquis le F35 ».
« Quand on est trois, je n’ai qu’un tiers du travail, car on est trois, et les deux autres sont Airbus. On se reverra le 18 avril. Se lancer dans un avion de combat est une opération longue, il faut voir loin, à 10, 20, 30 ans. Je rends hommage à mes prédécesseurs du bureau d’études qui ont réussi à concevoir (le Rafale, NDLR) un avion évolutif, qui va le rester ».
« On prépare la version 5 qui arrivera en 2035. Elle prendra en compte des retex pour faire en sorte que le Rafale du futur soit le meilleur. Pour bonifier le Rafale, on prend en compte les retex (retours d’expérience, NDLR), faits par des militaires compétents, plutôt des Français. Sur la base des retex, on propose de nouvelles liaisons de données tactiques, des armements, et, demain, des drones opérant avec l’avion. Comme ceux d’Harmattan AI, qui fait des petits drones, c’est des petits drones dont on a besoin, pas des grands. Neuron a volé en 2012 pour la première fois, on a l’expérience furtive entre un avion et un drone ».
Éric Trappier a aussi plaidé en faveur de l’avion de combat spatial en cours de développement. « Il faut être capable d’aller dans l’espace, d’y accomplir une mission et d’en revenir, que ce soit pour des missions civiles ou militaires. Nous sommes les meilleurs en aérodynamique, en commandes de vol, en matériaux composites. On pense que l’ensemble de ces compétences fait qu’on y aura un avenir, mais on ne le fera pas tous seuls, il faudra qu’on trouve des partenaires. La Direction générale de l’armement nous a fait confiance, elle nous accompagne dans ce domaine, nous comptons sur l’Agence spatiale européenne, qui est intéressée par ce projet. On a déjà trouvé un partenaire allemand, OHB ; je ne suis pas anti-allemand, nous sommes des gens raisonnables. Nous cherchons en Europe, mais aussi dans le reste du monde. Les plus intéressés, ce sont les Américains. Ils n’ont pas d’avion de combat spatial et ils sont intéressés par les compétences de Dassault Aviation ».
