Le salon aéronautique de Singapour, organisé pour la première fois en 2008, en est maintenant à sa dixième édition. Entre montée en puissance du spatial, essor des drones et rivalités industrielles, il confirme son rôle clé dans les équilibres aérospatiaux en Asie-Pacifique.

Texte et photos : Gabriele RIVERA

Singapour reste un événement clé tant dans la région Asie-Pacifique qu’au niveau mondial. Reflétant l’importance croissante du domaine spatial dans les contextes militaires et commerciaux, l’édition de cette année a vu l’inauguration du Space Summit, une conférence de deux jours entièrement consacrée à des thèmes liés à l’espace, organisée en même temps que l’ouverture de l’exposition.

L’édition 2026 s’est tenue au Changi Exhibition Centre, situé à côté de l’aéroport international Changi et surplombant le détroit séparant l’île de Singapour de Pulau Tekong. Cette zone maritime a accueilli les démonstrations aériennes, avec des avions participants décollant et atterrissant de l’aéroport de Changi. Pour éviter toute interférence avec la circulation civile, les opérations commerciales ont été temporairement suspendues pendant les démonstrations, limitant chaque créneau à environ 40 minutes. En conséquence, les représentations alternaient entre les deux jours de service (le programme complet étant exécuté uniquement le jour de l’ouverture) et entre le matin et l’après-midi pendant les journées publiques.

Modernisation accélérée et démonstrations de puissance

L’armée de l’air de la République de Singapour (RSAF pour Republic of Singapore Air Force) a exposé une vaste collection de ses avions, de ses hélicoptères et de ses drones au sol. Une maquette à l’échelle du F-35B, au stand de la RSAF, montrait l’introduction imminente du chasseur Lockheed Martin. Les quatre premiers F-35B, sur douze qui ont été commandés, arriveront d’ici la fin 2026, et seront stationnés à la base aérienne de Tengah, même s’ils peuvent initialement être déployés à la base aérienne de la Garde nationale d’Ebbing en Arkansas à des fins d’entraînement. Un second lot de huit F-35B est prévu pour livraison en 2028, suivi de quatre F-35A en 2030.

En l’absence d’avions destinés à Singapour, l’exposition statique comprenait deux F-35A de l’US Air Force (4e et 421e escadrons de chasse, 388e groupe d’opérations, base aérienne de Hill, Utah) et un avion de la Royal Australian Air Force dite RAAF (No. 77 Squadron, 81st Wing, Williamtown). Un autre F-35A de la RAAF a pris part à une démonstration aérienne, mettant en évidence les fonctionnalités de l’avion qui sera bientôt intégré à la RSAF. L’Australie dispose actuellement de la deuxième plus grande flotte de F-35A avec 72 avions livrés, bien que le Japon devrait la dépasser une fois sa commande de 105 avions terminée.

Rivalités industrielles et stratégies d'acquisition

Au pavillon AVIC (Aviation Industry Corporation of China), une maquette à l’échelle du J-35A — l’alternative chinoise à bas coût au F-35 — était exposée en bonne place. Le chasseur bimoteur, apparemment désormais propulsé par deux moteurs Guizhou WS-19 délivrant environ 25 000 livres de poussée, intègre des caractéristiques de conception furtive et des systèmes avancés, tels qu’un système d’ouverture distribuée (DAS) et des capteurs de ciblage électro-optiques. Il est désormais activement commercialisé pour l’exportation. En juin 2025, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a annoncé que le pays avait reçu une offre pour 40 avions — potentiellement la première commande d’exportation du type — alors qu’aucune nouvelle mise à jour n’a été publiée. La présence chinoise comprenait également l’équipe acrobatique « Bayi », qui avait déjà participé à l’édition 2020. Bien qu’équipée alors du J-10A, l’équipe a joué cette année avec la variante plus récente du J-10C, bien que dotée de moteurs russes Saturn AL-31FN plutôt que du WS-10B produit localement et utilisé par les unités opérationnelles.

Outre un F-15SG RSAF exposé en mode « camion bombardier », Boeing a annoncé la fin de sa campagne pour fournir 24 chasseurs F-15EX à l’Indonésie. Au-delà du coût unitaire élevé, la réticence apparente de Jakarta reflète un désir plus large d’éviter une dépendance excessive envers les États-Unis pour les achats de défense. Le chevauchement des capacités a également pu jouer un rôle, car l’Indonésie envisagerait d’acquérir un nombre similaire d’avions M-346F Block 20 — la variante de combat du système d’entraînement avancé de Leonardo. Saab présentait une maquette du Gripen E équipée de divers supports externes. Des spéculations selon lesquelles le Canada pourrait réduire son approvisionnement prévu en F-35 pourraient ouvrir de nouvelles opportunités pour ce chasseur suédois. Pour répondre à la demande croissante, Saab poursuit un objectif de production de 36 appareils par an. En plus d’augmenter la production dans l’usine d’Embraer à Gavião Peixoto — où le lancement du premier chasseur supersonique construit au Brésil est attendu début 2026 —, la société envisage d’établir d’autres lignes de production au Canada et au Portugal. Un Airbus A330 MRTT (Multi Role Tanker Transport) du 112e escadron, basé à Changi, a contribué à l’annonce de la certification de la capacité A3R (Automatic Air-to-Air-Refuelling). Cela fait de la RSAF le premier opérateur au monde à déployer un ravitaillement automatisé par perche, réduisant ainsi la charge de travail de l’opérateur et renforçant la flexibilité opérationnelle. Le programme, lancé en 2020 en collaboration avec l’Agence des sciences et technologies de la défense (DSTA) de Singapour, a inclus des essais en vol en Espagne et à Singapour avec des F-15, F-16 et A330 MRTT de la base de la RSAF. L’Indonésie a également manifesté de l’intérêt pour le MRTT ; l’acquisition de 42 Rafale étant susceptible de stimuler la demande pour une capacité accrue de ravitailleurs en avions.

Drones, combat collaboratif et révolution technologique

En exposition statique, la RSAF a également dévoilé pour la première fois le drone Hermes 900. Produite par Elbit Systems en Israël, la plateforme MALE (moyenne altitude longue endurance) remplace le Hermes 450 en service depuis 2007. Avec une autonomie allant jusqu’à 36 heures — soit le double de son prédécesseur — le Hermes 900 renforce ses capacités, y compris la surveillance maritime, où il devrait fonctionner en synergie avec le Boeing P-8A Poseidon. Les États-Unis ont approuvé la vente potentielle de quatre P-8A à Singapour. Si elle est approuvée, la RSAF deviendrait le premier opérateur en Asie du Sud-Est, en remplaçant sa flotte de Fokker 50MPA Enforcer. L’armée de l’air a également commencé à remplacer sa flotte vieillissante de C-130B par un nombre non précisé de C-130H, apparemment acquis en Espagne après leur retraite en 2020.

Le marché du transport aérien en Asie-Pacifique reste très compétitif avec Airbus, Embraer et Lockheed Martin, qui se disputent environ 180 appareils pour les deux prochaines décennies. Embraer a présenté son démonstrateur de transport, dont la rangée de décalcomanies de drapeau des clients a été mise à jour pendant le salon avec celle de l’Ouzbékistan, suite à une commande de deux avions. L’entreprise a déjà acquis une présence dans la région grâce à un contrat avec la Corée du Sud et à un accord récent avec Mahindra en Inde pour le programme Medium Transport Aircraft (MTA). Airbus, représenté par un A400M de la Luftwaffe, tire profit de son expérience avec la Malaisie et des récentes livraisons en Indonésie, laquelle pourrait accroître sa commande. Il évalue un kit de lutte contre les incendies roll-on/roll-off d’une capacité de 20 000 litres. Lockheed Martin continue de promouvoir le C-130J auprès des opérateurs de longue date d’Hercules dans la région. Un nouveau venu notable est la start-up américaine Radia, qui a présenté un modèle de son avion WindRunner. Si ce géant des airs est réalisé, il offrirait le plus grand volume de cargaison de tous les avions au monde. Initialement conçu pour transporter des pales de turbine éolienne surdimensionnées, il pourrait également transporter des charges utiles, telles que le CH-47 Chinook et le V-22 Osprey sans démontage du rotor, réduisant considérablement les temps de redéploiement. Sa capacité à opérer depuis des pistes semi-préparées d’au moins 1 800 mètres compléterait les An-124 commerciaux ainsi que les avions C-5 et C-17 de l’USAF.

Le segment des voilures tournantes était relativement sous-représenté. Au-delà des ressources de la RSAF se trouvaient uniquement un Airbus H160, acquis par l’Indonésien Derazona, et une maquette à taille réelle du H145. Airbus poursuit le développement du H160M « Guépard », qui, dans le cadre du programme HIL (hélicoptère interarmées léger), remplacera plusieurs types d’hélicoptères en service français.

Le secteur des systèmes sans pilote était fortement représenté. General Atomics Aeronautical Systems (GA-ASI) fait progresser à la fois la famille MQ-9B et, en collaboration avec Hanwha Aerospace en Corée du Sud, le programme GE STOL (Gray Eagle Short Takeoff and Landing). Le prototype Mojave a déjà démontré des opérations embarquées sur le HMS Prince of Wales et le ROKS Dokdo, ainsi que des essais réussis au tir réel à Yuma. Sa capacité à opérer dans des environnements austères le rend particulièrement adapté aux opérations expéditionnaires. Airbus étend également sa présence dans les UAS (Unmanned Aircraft Systems) tactiques, présentant le VTOL (Vertical Takeoff and Landing) Flexrotor, la famille Aliaca et le système Sirtap — commandé par l’Espagne en 2023 et actuellement en cours de test avant les livraisons débutant en 2027. Une force clé réside dans le cadre HTeaming, permettant l’intégration d’actifs habités et non pilotés au sein d’une architecture d’espace de bataille numérique. Shield AI, une entreprise fondée en 2016, a présenté simultanément son V-BAT VTOL UAS et le logiciel d’autonomie Hivemind. Le V-BAT est actuellement l’unique drone VTOL doté d’une technologie de ventilateur canalisé. Il est en service dans les marines japonaise et néerlandaise. Il aurait été testé dans des environnements électromagnétiques contestés en Ukraine et en mer Noire, démontrant une résilience là où d’autres drones ont échoué.

Les développements en avions de combat collaboratifs (CCA) continuent de prendre de l’ampleur. Le MQ-28 Ghost Bat de Boeing fait partie des programmes les plus avancés. Il a récemment mené un essai de tir réel à Woomera, en Australie, au cours duquel un avion Block I a lancé un missile AIM-120 AMRAAM (Advanced Medium-Range Air-to-Air Missile) après avoir reçu des données de ciblage d’un F/A-18F et une autorisation d’un E-7 Wedgetail. Le développement des variantes Block II et III est en cours.

Vers une défense intégrée et multidomaine

Parmi les autres joueurs figurent Anduril, qui présentait une maquette grandeur nature du YFQ-44A Fury, ainsi que GA-ASI avec sa famille Gambit et son concept YFQ-42A. Le constructeur sud-coréen KAI a également présenté ses systèmes SUCA et MUCCA, tous deux basés sur une plateforme aérienne adaptable et dotée d’intelligence artificielle conçue pour l’exécution autonome de missions. Les solutions de lutte contre les drones et de défense aérienne étaient également très présentes. L’entreprise singapourienne TRD mettait en avant les systèmes de sa gamme Orion, tandis que la division Oerlikon de Rheinmetall promouvait le système Skynex équipé de munitions à charge creuse programmables AHEAD (Advanced Hit Efficiency and Destruction). Les systèmes à énergie dirigée gagnent également en popularité avec Rafael présentant des systèmes laser à faisceau de fer et avec la société australienne Electro Optic Systems (EOS) exposant sa plateforme Apollo. Israël maintenait une forte présence, sous la direction de la coopération internationale en matière de défense (SIBAT) du ministère de la Défense, grâce à des entreprises telles que IAI, Elbit et Rafael. Parmi les points forts figurait la plateforme Ellyon, basée sur le Gulfstream G600 d’IAI, pour les missions AEW (Airborne Early Warning), ISR (Intelligence, Surveillance & Reconnaissance) et SIGINT (Signals Intelligence). L’industrie israélienne continue de mettre l’accent sur des cadres opérationnels intégrés, combinant capteurs, prise de décision et effecteurs au sein d’architectures unifiées. La coopération Singapour-Israël, remontant à la fin des années 1960, reste un facteur clé, comme le démontrent des programmes conjoints, tels que le missile Blue Spear 5G.

Le salon aérien de Singapour 2026 a clairement mis en lumière l’évolution du paysage aérospatial et de défense dans la région Asie-Pacifique. L’accent croissant mis sur les systèmes sans pilote, le travail en équipe homme-machine et les solutions multidomaines reflète les priorités opérationnelles émergentes. En ce sens, le salon ne se contente pas de servir de lieu d’échange commercial, il joue également le rôle d’observatoire crucial pour analyser les tendances stratégiques et industrielles qui influencent l’un des marchés de la défense connaissant la croissance la plus rapide dans le monde.