Texte et photos : Marc CHASSILLAN
La rédaction a eu la chance de voir un C130 et une paire de V22 Osprey enrichir ce ballet aérien, quotidien et routinier. En effet, l’activité aérienne est très intense au-dessus du désert de l’Arizona. Davis Montain AFB est aussi le lieu de stockage, appelé le « Boneyard », ou, en termes plus administratifs, le 309th Aerospace Maintenance and Regeneration Group (AMARG). Sur des milliers d’hectares, des milliers d’avions et d’hélicoptères sont parqués au soleil sans une trace d’humidité, ce qui garantit leur préservation naturelle une fois les équipements les plus sensibles démontés. La route vers le Pima longe ces immenses parkings. C’est l’Air Force Material Command qui supervise cette remarquable réserve d’avions, qui remplit plusieurs fonctions. Elle sert à la fois de dépôt de matériel militaire retiré du service, en attente d’un recyclage industriel, de réserve de guerre, une partie de cette flotte pouvant être réactivée pour un usage opérationnel, ou encore de vaste entrepôt à ciel ouvert pour les pièces détachées. Parmi les sujets régulièrement évoqués par l’US Air Force (USAF) au sujet de l’AMARG figure inévitablement celui de la transformation en drones de combat de certains chasseurs, en particulier les vieux F16, qui pourraient être engagés massivement dans une bataille aérienne pour saturer les défenses ennemies, pour s’assurer de la supériorité aérienne grâce à une intelligence artificielle qui remplacerait le pilote [1] en dogfight ou pour précéder une force de combat en nettoyant le ciel et en assurant des missions SEAD (Suppression of Ennemy Air Defenses) les plus dangereuses. On notera que l’emploi de vieux avions déclassés en cibles volantes télécommandées ne date pas d’aujourd’hui et entre pleinement dans le cadre des attributions de l’AMARG.
Des avions mythiques à perte de vue
Le Pima (du nom d’une tribu amérindienne [2] locale) est le deuxième plus grand musée aéronautique des États-Unis après le mythique musée fédéral de l’USAF de Dayton dans l’Ohio, et il est privé [3]. Ses propriétaires ont rassemblé une collection d’aéronefs exceptionnelle par sa diversité et sa taille, environ 360 pièces. Cette dernière est présentée dans cinq hangars (25 000 m² au total) et une galerie consacrée à l’espace, mais l’essentiel est disposé à l’extérieur sur 32 hectares. Le hangar principal, auquel on accède après l’accueil, abrite quelques bijoux de la couronne, comme le SR-71 et son drone D21, le F-14 Tomcat, le F-4 Phantom, ou un Yokosuka Ohka biplace Model 43A1 Kai, engin suicide japonais à moteur-fusée, sorte de bombe volante pilotée.
Un hangar spécial accueille le B17 du 390th Bombardment Group basé en Angleterre à Parham pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa devise, en français dans le texte, est « Sur le nez » ; ça ne s’invente pas ! Accomplissant 301 missions et larguant 19 000 tonnes de bombes, le 390th est connu pour être l’unité de la 8th Air Force qui a subi le moins de pertes par rapport au nombre de missions et d’avions engagés. Il était présent le 6 juin 1944, lors du débarquement des Alliés en Normandie.
La collection extérieure est rangée par thèmes : hélicoptères, US Navy, avions étrangers, gros-porteurs et bombardiers stratégiques, chasseurs USAF. Tous les cockpits sont recouverts d’une peinture grise destinée à empêcher l’effet de serre, potentiellement destructeur pour l’intérieur des avions.
Le Pima possède quelques avions de construction française, un Jaguar (ex-Royal Air Force), un Etendard IV, un Mystère IV, un Alphajet, un Mirage IIIS (forces aériennes suisses). Dans le hangar principal, une rareté française, un BD-5J de l’éphémère société Bede Aircraft, le plus petit jet monoplace du monde qui fut la vedette d’un film de James Bond avec Roger Moore, « Octopussy ». L’aviation russe n’est pas oubliée, avec les MiG-17, MiG-19, MiG-21, MiG-23, MiG-27 et MiG-29. De même que l’aéronautique britannique avec une fantastique allée de sept versions de Harrier, dont l’un des rarissimes démonstrateurs Kestrel (nom donné avant Harrier), un Panavia Tornado, un Spitfire XIV et un Westland Lynx AH-7. L’exposition extérieure est aussi l’occasion de voir quelques avions rares, comme le B52 porteur du W15, l’un des deux prototypes de l’étonnant Boeing YC-14, cargo tactique ADAC (avion à décollage et atterrissage court) qui devait remplacer les C130, ou le Boeing 747 SOFIA (Stratospheric Observatory for Infrared Astronomy).
Des missions secrètes aux héroïnes oubliées
Nous avons pris le temps de découvrir deux séries d’histoires particulièrement intéressantes. L’une est consacrée à l’histoire des drones depuis les premiers temps de l’aviation et l’autre relate les femmes dans l’aéronautique.
La fresque sur les drones rappelle que les premières réalisations américaines sur le sujet remontent au premier conflit mondial avec les Kettering Bug, de tout petits biplans suicides radiocommandés portant une bombe. Les Américains utiliseront de gros drones bimoteurs dans le Pacifique à Okinawa pour bombarder les positions japonaises. Quand le U2 du pilote américain Gary Powers, agent de la CIA, fut abattu au-dessus de l’Union soviétique en 1961, l’intérêt pour les drones fut relancé et la société Ryan développa les modèles Teledyne qui furent utilisés intensément au Vietnam, largués par des C130 spécialement modifiés. Les drones Ryan furent particulièrement chargés de localiser les camps de prisonniers américains, mais ils remplirent des milliers de missions de reconnaissance en préparation des bombardements.
La section consacrée aux « femmes et l’aéronautique » est particulièrement riche en informations, car elle couvre l’ensemble de l’épopée, de l’audace des pionnières qui bravaient les interdits faits à la gent féminine aux astronautes dans la navette spatiale et la station ISS. Un accent est marqué sur les WASP (Women Airforce Service Pilots), des femmes pilotes qui acheminaient les avions de combat depuis les usines jusqu’aux bases opérationnelles. Elles furent 1 074, dont 38 périrent en service aérien commandé. Elles parcoururent 60 millions de miles. Leur courage, leur mérite et leur professionnalisme ne furent officiellement reconnus qu’en 1977 avec l’attribution du statut de vétéran et, en mars 2010, le corps des WASP se vit attribuer la médaille d’or du Congrès. L’US Army et l’US Navy acceptèrent les femmes pilotes en 1973, suivies par l’USAF en 1977. Mais ce n’est qu’en 1993 que le secrétaire d’État à la Défense du président Clinton, Lee Aspin, autorisa l’engagement des femmes pilotes dans les missions de combat.
On découvre aussi avec intérêt les « porte-avions d’eau douce », USS Wolverine (IX-64) et USS Sable (IX-81), qui formèrent pas moins de 18 000 pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale. À partir de 1943, Wolverine et Sable naviguaient sur le paisible lac Michigan. Ils étaient alors des cargos effectuant du transport de passagers et de marchandises sur les Grands Lacs jusqu’à ce que l’US Navy en ait besoin pour former ses pilotes embarqués dans des conditions de sécurité optimale. Les deux bateaux furent ainsi transformés par élimination des superstructures et installation d’un pont d’envol.
Il faudrait un numéro complet pour rendre compte de l’extraordinaire richesse du musée Pima qui vaut réellement le détour, car Tucson n’est pas forcément une destination évidente quand on voyage aux États-Unis. Mais la journée que vous passerez là-bas vous laissera un souvenir impérissable avec, en prime, la garantie du beau temps ! Et une fois sur place, saisissez l’occasion de parcourir le superbe désert du Sonora.
[1] Depuis des années, la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) met au point des algorithmes de pilotage artificiel et il semblerait que les dernières simulations aient démontré des résultats surprenants dans des combats rapprochés, machine contre pilote humain. On se souvient aussi du démonstrateur Rockwell HiMAT des années 1970, un robot aérien à très haute manœuvrabilité destiné au dogfight (combat tournoyant où l’avion tente de contourner l’ennemi afin de se positionner derrière lui pour faire feu avec ses canons ou ses missiles à courte portée thermoguidés).
[2] « Native American » dans la dénomination officielle américaine. Le nom raccourci « Pima » proviendrait de la phrase « pi’ Ani mac » ou « pi mac », qui signifie « je ne sais pas », répétée à plusieurs reprises lors de leur première rencontre avec les Européens.
[3] Au cours de notre visite en novembre dernier, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir à 200 m du Pima un tout nouveau musée des véhicules militaires ouvert à l’été 2025. Entreprise privée, il rassemble passionnément et patiemment la collection accumulée par un « fana mili » pendant 30 ans. La rédaction recommande vivement sa visite, car quelques jolies pièces y sont en parfait état de conservation, dont la majorité des blindés de l’US Army, M1 Abrams compris.
