C'est dans la banlieue sud-ouest de New Delhi, dans le district de Palam, que l'armée de l'air indienne a installé son musée. Si l'extérieur ne brille pas par son pouvoir attractif, l'intérieur et l'arrière-cour réservent de belles surprises qui nous replongent directement dans l'histoire militaire de l'Inde et des conflits qui ont suivi son indépendance en 1947.

Texte et photos (sauf mention) : Marc CHASSILLAN

Il y a d’abord la guerre de 1962 avec la Chine, qui reste encore aujourd’hui un conflit non résolu, puisque les revendications territoriales des deux pays sont totalement orthogonales. Les frontières tracées par les Britanniques de l’époque impériale, la ligne McMahon, ne sont pas reconnues par la Chine. Celle-ci lance alors ses divisions d’infanterie de montagne à l’assaut de l’Aksai Chin et de l’Arunachal Pradesh, qu’elle conquiert. L’aviation indienne remplit de nombreuses missions de transport et de ravitaillement des troupes. Deux pelotons d’AMX13 du 20e Lanciers et deux batteries de canons de 25 livres du 13e régiment de campagne sont acheminés par Antonov 12 jusqu’à Chushul, un important carrefour du Ladakh. Les Alouette III, les Mi-4, et les Bell 47 sont sollicités pour ravitailler les soldats indiens. Avions et hélicoptères parviennent à maintenir un rythme de 200 tonnes par jour. Mais cela ne suffira pas pour contenir la poussée chinoise. Après un intense ballet diplomatique avec les États-Unis et l’URSS, la Chine conserve l’Aksai Chin et restitue l’Arunachal Pradesh, tout en continuant à le revendiquer. Cette guerre en haute altitude préfigure toutes celles qui vont suivre et qui verront l’intervention de l’aviation dans des conditions extrêmes.

Les deux géants asiatiques s’opposeront encore en 1975 (quatre soldats indiens tués par balles) et en 2020 lors d’un gigantesque et mortel pugilat mettant aux prises des dizaines de soldats de chaque camp qui s’affrontèrent à coup de barres de fer et de pierres ! Une trentaine de morts au total, dont de nombreux noyés.

C’est aussi à cause de frontières contestées au Cachemire que le Pakistan et l’Inde connurent plusieurs très sérieux conflits en 1947, 1965, 1971, 1999, 2019 et 2025. Et la France fournira des avions de combat aux deux belligérants ! Mirage III (1) du côté pakistanais, Alizé, Ouragan « Toofani » (2), Mystère IV, Jaguar, Mirage 2000 et Rafale du côté indien, sans compter les hélicoptères Alouette III et Chetak.

Au cours de la guerre d’août-septembre 1965, les Folland Gnat, construits sous licence par Hindustan Industries, affrontent avec succès les F86 Sabre pakistanais, au point que le petit avion britannique se voit affubler du surnom de « Sabre slayer » (« tueur de Sabre »), avec sept avions abattus en combat aérien. Les Indiens volent aussi sur Dassault Mystère IV qui se chargent de l’appui au sol en détruisant de nombreux blindés pakistanais. La guerre de 1971 se déroule dans le Pakistan oriental, qui deviendra le Bangladesh indépendant. L’armée de l’air indienne dispose d’environ 600 avions de combat : Gnat, MiG-21, Canberra, Su-7, Hunter et HF-24 Marut ; ce dernier étant développé et construit localement. Ils combattent les F104 Starfighter (3), les F86, les Mirage 3EP et les Shenyang J6, qui est une version du MiG-19 construit en Chine.

Le Mystère IV est un pion indien essentiel lors des deux conflits de 1965 et 1971. Et cela ne démarre pas de façon optimale quand une attaque-surprise menée par des F86 détruit au sol plusieurs Mystère IV sur leur base de Pathankot le 6 septembre 1965. Le lendemain, les chasseurs de construction française tiennent leur revanche et les escadrons 1 et 8 surprennent au petit matin les avions pakistanais sur leurs bases de Sarghoda et Bhagtanwla. L’attaque des terrains ennemis devient la mission principale des Mystère IV. Cela n’empêche pas les victoires d’opportunité, comme quand un Mystère abat un L19 d’observation. En 1971, les Mystère IV des trois escadrons stationnés le long de la frontière accomplissent entre 50 et 100 missions aériennes par jour, principalement pour soutenir les troupes terrestres. Une petite dizaine d’appareils seront probablement abattus en raison de la DCA (défense contre l’aviation) ou des avions de chasse pakistanais. Après seize ans de service et deux conflits, le Mystère IV se retire avec les honneurs, remplacé par le MiG-21.

Du Kargil aux affrontements du XXIe siècle

En mai 1998, le Pakistan fait exploser une série de cinq armes nucléaires. Est-ce la raison qui poussa Islamabad à occuper plusieurs dizaines de positions en très haute altitude en zone indienne, profitant de l’indolence hivernale ? Le conflit du Kargil, aussi appelé la « guerre des glaciers », commence en mai 1999. La réaction de New Delhi ne se fait pas attendre et le monde, stupéfait, observe les duels d’artillerie à 4 000 mètres ! Les canons sont hissés pièce par pièce par hélicoptère, puis remontés. Idem pour les munitions. L’engagement des Mirage 2000H fut décisif, car le chasseur de Dassault se révéla être le seul à pouvoir effectuer des bombardements de précision sur des cibles nichées sur les sommets, dans des conditions aérologiques baroques.

Le 14 février 2019 à Lethpora, une attaque-suicide au moyen d’un véhicule piégé réduisait en cendres un car transportant des membres de la Police du Cachemire, faisant 46 victimes. En représailles, l’armée de l’air indienne lançait le 26 du même mois une attaque sur des camps supposés abriter des membres de groupes dits terroristes du Jaish-e-Mohammed en territoire pakistanais. Ce raid fut mené par huit (4) Mirage 2000H armés de bombes guidées de fourniture israélienne type Spice, appuyés par un avion de guet aérien EMB-145AEW Netra. Le lendemain, les forces aériennes pakistanaises montaient une embuscade. Trois Mirage III/V, servant d’appâts, franchirent la ligne de contrôle qui sépare en deux la région du Cachemire et prirent pour cible des objectifs indiens, ce qui fit décoller la chasse de New Delhi. Une paire de MiG-21 Bison, une version modernisée par Sokol du vieux Fishbed, tenta d’intercepter sur le chemin du retour les intrus qui étaient bien couverts par les F16 et les JF-17. Auparavant, les Pakistanais avaient mis en l’air deux Falcon DA-20 de guerre électronique qui aveuglèrent l’avion-radar indien et qui brouillèrent les communications entre patrouilles indiennes. Perdu et sans liaison, le Wing Commander Abhinandan Varthaman n’a pas vu venir le missile AMRAAM (Advanced Medium-Range Air-to-Air Missile) tiré par un F16 et son MiG-21 fut abattu. Le pilote s’éjectera et sera capturé, avant d’être rapidement libéré et renvoyé en Inde, selon la décision du président pakistanais Imran Khan, qui tentera de désamorcer les tensions. Un SU-30 fut abattu dans des circonstances équivalentes et une mission CSAR (Combat Search and Rescue) menée par un Mi-171 fut dirigée vers le lieu probable de l’éjection du pilote resté en territoire indien. Mais la confusion engendrée par les opérations pakistanaises de guerre électronique conduisit à la destruction de l’hélicoptère indien, abattu d’un tir fratricide. Cette petite bataille aérienne fut très attentivement analysée par tous les états-majors de forces aériennes du monde entier, car l’apport décisif de l’appui électronique a procuré aux Pakistanais, et ce, dans un espace-temps donné, une supériorité locale qui fut fatale aux Indiens.

À la suite d’un attentat terroriste qui fait 22 morts et que l’Inde attribue immédiatement à des « éléments terroristes venant du Pakistan », New Delhi lance l’opération Sindoor du 7 au 10 mai 2025. Ces quatre jours verront un échange inédit de tirs mettant en œuvre une panoplie complète de vecteurs et d’effecteurs : artillerie sol-sol, drones, avions de combat tirant des missiles de croisière, des bombes guidées et des missiles air-air. Dans la nuit du 6 au 7, les Rafale de l’armée de l’air indienne frappent des cibles désignées comme des camps terroristes au Pakistan. Les appareils utilisent des missiles SCALP-EG (Système de croisière conventionnel autonome à longue portée et d’emploi général) et des bombes guidées AASM (armement air-sol modulaire) Hammer, permettant des frappes à distance de sécurité, sans avoir à franchir les frontières. Le vice-chef d’état-major de l’armée de l’air indienne, l’Air Marshal Nagesh Kapoor, déclarera en février 2026 que le Rafale a été « décidément le héros de l’opération “Sindoor” », soulignant que les capacités de frappe à distance et de précision de l’appareil ont « simplifié la planification et l’exécution de l’opération ». Cet engagement opérationnel constitue le premier emploi au combat du Rafale par une force aérienne étrangère. Un Rafale aurait été perdu sur le chemin de retour à sa base, sans doute rattrapé par un missile air-air PL-7 tiré par un J10 en limite de portée.

1. Lors de la guerre de 1971, les Mirage IIIEP revendiquent 11 avions indiens, soit 2 Gnat, 6 Hunter, 2 Su-7 et 1 Canberra.

2. Utilisés en 1961 lors de l’invasion de l’île de Diu et pour des missions de reconnaissance le long de la frontière avec la Chine. En tout, 104 avions ont été livrés par les porte-avions Dixmude et Bois-Belleau.

3. Au cours des deux guerres de 1965 et 1971, plusieurs avions indiens se font descendre par les très rapides F104 qui utilisent soit leur canon Vulcan, soit les missiles Sidewinder : un Su-7, deux Mystère, un Breguet Alizé, deux Canberra, deux Gnat et un Marut. Mais un F104, qui avait dangereusement ralenti pour ajuster un Mystère IV, ne voit pas l’ailier de ce dernier dans ses 6H et est abattu.

4. D’autres sources disent douze.